“2 French 2 Dirty – A flücklich Odyssey”, un récit musico-fécal, une expérience vécue et racontée par les auteurs.
“2 French 2 Dirty – A flücklich Odyssey” Part. 1
“2 French 2 Dirty – A flücklich Odyssey” Part. 2
“2 French 2 Dirty – A flücklich Odyssey” Part. 4

Le deuxième jour du festival – le plus éprouvant puisqu’il commence à 13h pour finir vers 1h du matin – s’ouvre sur un soleil radieux qui annonce une belle journée. Le programme de ce samedi 5 juillet prévoit son lot de bons moments, avec en ouverture l’Allemand Sebastian Sturm qu’on a déjà pu apprécier quelques semaines auparavant en France. Si les groupes programmés juste derrière ne soulèvent pas notre enthousiasme (Irie Révoltés et les néo-zélandais The Black Seeds), l’affiche s’annonce palpitante à partir de 18h15 et l’enchaînement Jah Cure – Pressure – Patrice – Common.
Après avoir pris notre café du matin au snack mobile qui se trouvait à proximité de nos tentes (encore un confort dont nous ne bénéficiions pas l’année précédente) et préparé nos sandwichs pour la journée, nous pouvons nous diriger tous les trois vers les scènes. Notre ami Stefan semble résigné et lui-même n’y croit plus beaucoup lorsqu’il nous annonce que sa copine viendra – peut-être – cette après-midi. De son côté CC s’attend à une journée difficile, il sait qu’il faudra tenir et probablement repousser ses limites. Arrivés sur le Red Stage – plus rempli que la veille – nous nous installons dans l’herbe en attendant l’arrivée de Sebastian Sturm. Une fois posés, on se rend compte qu’il sera surtout difficile de bouger pendant une bonne partie de l’après-midi. Le Germano-Indonésien entame son show, et nous apprécions sa voix si particulière quand il entonne un titre comme « Time ». C’est même avec la main sur le coeur et une petite larme à l’oeil que nous vibrons sur l’hymne incontestable de notre mouvance, « Without a trace », qui fait de son auteur un prophète pour notre cause. Couchés dans l’herbe au soleil en écoutant de bonnes vibrations roots, rien de mieux pour commencer la journée. C’est ensuite au tour du groupe Franco-allemand Irie Révoltés d’envahir la scène rouge avec leur style plus rythmé. S’ils emportent largement l’adhésion du public local, nous ne sommes pas véritablement conquis et nous décidons alors d’aller faire un tour entre les deux scènes pour goûter à l’ambiance du festival.
En dehors des concerts, le Summerjam c’est aussi une ambiance un peu hippie-baba cool (et pas vraiment rasta) dont on se sent parfois étranger : quelques troubadours et ménestrels, des ateliers coiffure itinérants et des vendeurs en tout genre qui s’accordent avec le public cosmopolite. Rodrigo et son pancho sont également de la partie, ils n’auraient raté ça pour rien au monde. Pour ma part, comme le criminel qui revient toujours sur les lieux de ses méfaits, je fais un petit détour par les Herrentoiletten, probablement désinhibé par le caca de la veille. Une sorte de victoire sur moi-même qui me permet d’affronter un environnement hostile en (quasi) toute quiétude. De son côté, Crying Cacaman ressent à son tour les effets de notre riche alimentation et décide de faire lui aussi une halte aux toilettes. Malgré tout, ayant déjà patienté un long moment il lui sera difficile de tout faire sortir en une seule fois, et il sait que d’autres échéances viendront rapidement. Dorénavant plus légers, la musique peut reprendre ses droits et il est désormais temps de se diriger vers la scène rouge où Jah Cure va commencer son show.
Le public nombreux apprécie la prestation de l’ancien plus célèbre détenu de Jamaïque et entonne à l’unisson ses plus célèbres hits comme “Sunny day” ou “Good morning Jah”. Lui aussi était présent en France quelques semaines plus tôt, et son set ressemble parfaitement à son passage dans nos contrées. Après Jah Cure, on change de scène pour aller voir Pressure, un artiste dont le récent album “Love & affection” est à conseiller à tous les amateurs de reggae. Le titre éponyme soulève la foule, tout comme “Be free”, et l’impression générale laissée par Pressure est très bonne. Un artiste qu’on espère revoir en concert au plus vite. Un nouveau changement de scène doit s’opérer pour aller voir celui que le public local attend avec impatience, l’Allemand Patrice, qui vient juste de sortir un nouvel album aux sonorités très acoustiques, Free-Patri-Ation. On avait été enthousiasmés par ce nouvel opus, on l’a également été lors de sa prestation live. Sous une pluis battante qui n’a pas découragé l’assistance, Patrice Bart-Williams interprète ses nombreux succès (“Everyday good”, “You always you”, “Soulstorm”, le plus récent “Clouds”…) et le public en redemande.
Pour clore cette longue journée, direction le Green Stage pour aller voir le rappeur Common. C’est peut-être le fait de passer après le chouchou local, mais la prestation du MC de Chi-City va moyennement convaincre, alors que son dernier album s’était avéré une bonne surprise. Finalement, on aurait peut-être du aller voir Shaggy sur l’autre scène.
Après cette journée riche en évènements, il est temps de regagner nos tentes, alors que notre ami Stefan nous avait déjà faussé compagnie quelques instants plus tôt. Si nous avons bien compris ses explications, il doit se rendre à la gare pour préparer son départ du lendemain. En rentrant, on se demande bien comment il va faire pour revenir au camp en l’absence de bus de nuit. Une fois arrivés, Crying Cacaman tente un moment de nier l’évidence mais retrouve finalement la raison : en dépit de sa prestation de l’après-midi, il doit à nouveau affronter les lois de la nature. Et cette fois-ci, l’ampleur de la tâche s’annonce des plus délicates. A l’heure qu’il est la luminosité est très faible, et surtout c’est dans les fameuses cages à caca qu’il doit commettre son forfait. Muni d’une lampe à l’éclairage réduit, il s’élance donc seul dans l’obscurité. Témoignage :
“Il devait être 1h30 du matin ce samedi là. Par une nuit très sombre, nous sommes de retour à notre campement de fortune, loin de tout lieu de soulagement digne de s’appeler “toilette”. Jusque là tout allait pour le mieux et nous sommes heureux, flücklich et soulagés d’avoir passé une journée sans problème.
Et là, c’est le drame, l’impensable, le tant redouté frisson me parcourt les intestins et le doute envahit mon esprit. Je dois me rendre à l’évidence, faut qu’je chie, j’ai une décision importante a prendre. La nature me lance un nouveau défi, peut-être l’ultime défi, le test final.
Me voilà face à mon “moi”, il n’y a plus de place au doute. Je m’équipe pour partir : du triple épaisseur, une petite lampe de poche, ça y est, prêt a affronter mon destin. D’après mes estimations, une marche de 10 minutes m’attend à travers le bidonville, l’enfer du Summerjam. Ma vision se brouille, je serre les fesses, mon pouls s’accélère et je commence à perdre ma lucidité quand j’aperçois dans l’obscurité, les tant redoutées machines à caca. 5 portes devant moi, je sais à ce moment que ça va être dur, car le bruit de mon ventre ne laisse présager en rien une performance remarquable.
Je rentre, ferme la porte. L’éclairage de ma lampe est toute relative et à cette heure-ci de la nuit, mieux vaut ne pas toucher les murs. Je me sens seul, souillé, mais résigné à marquer à jamais les esprit et ajouter ma pierre a l’édifice, la cerise sur le gâteau.
Jean-Paul Sartre a dit « L’enfer c’est les autres ». Jean-Paul n’a jamais déféqué dans des WC chimiques à 2h du matin dans la pénombre où peut-être des centaines de pouilleux, ivres et drogués, n’ont pas eu la capacité de réflexion sur “comment ne pas toucher les bords”. Je ne vois rien, mais je sais. Je sais que la moindre erreur d’appréciation peut m’être fatale, chaque geste, chaque mouvement est millimétré et j’applique avec minutie les techniques les plus élaborés du caca en milieu hostile. Mon expérience en condition extrême est mise à contribution, je suis paniqué je l’avoue, mais je reste concentré sur ma mission, et pas même l’odeur insoutenable, les bruits sourds de la jungle extérieure, le rythme oppressant des basses des soundsystems improvisés ici et là, ne pourront me faire faillir. L’enfer c’est pas les autres, l’enfer, j’y suis. Je sais que je sortirai de cette épreuve grandi et fier. Je pleurs.
Veni, vidi, vici. “
Un récit poignant qui en dit long sur l’épreuve que nous avons traversée. Malgré tout, c’est quand même plus léger que Crying Cacaman s’endort cette nuit là, fin prêt pour la dernière journée de festival.